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30 minutes ago, Rincevent said:

Attends, Maurras, le type qui en 1945 était resté bloqué dans l'univers mental de 1895 ? Allons, même pour un réac ce ne serait pas sérieux d'accorder trop d'importance au détail des idées de Maurras*, alors pour un libéral, à part dans une perspective entomo-tératologique...

 

*Certaines sont valables, hein (genre, la distinction pays légal / pays réel, ou encore le fédéralisme). Mais bon, à ce compte on en trouve aussi chez les marxistes, des idées valables.

 

Maurras, c'est le même mystère que Rand : un théoricien médiocre avec une postérité qui le dépasse assez largement. Sinon 'Mes idées politiques' a été écrit comme une sorte de synthèse doctrinale pour tenter de saisir l'intégralité de la pensée de M. En essayant de faire la synthèse entre la contre-révolution et l'esprit positiviste pour critiquer le parlementarisme, on est projeté dans les débats du début 20e (et sans une réflexion économique digne de ce nom). Nous sommes ama dans un autre monde avec d'autres problèmes, ce qui rend l'ouvrage sans doute historiquement intéressant, mais politiquement sans grand intérêt.

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il y a 3 minutes, F. mas a dit :

Maurras, c'est le même mystère que Rand : un théoricien médiocre avec une postérité qui le dépasse assez largement.

Ils ont plus d'un point commun : d'indéniables qualités de pamphlétaires, un radicalisme (Maurras radical, huhu) sans concession, un acharnement contre leurs bêtes noires respectives (indépendamment de la distance qui les en sépare, d'ailleurs), une capacité époustouflante à ramener absolument n'importe quel sujet à leur système (présenté comme cohérent, total et immuable)...

 

Et il n'est pas impossible que ça s'applique à Rothbard aussi (à ceci près que contrairement au deux précédents, l'on doit à Rothbard d'authentiques contributions à l'économie ; et qu'on ne lui connaît pas une vie privée contraire aux principes moraux qu'il affiche publiquement).

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Il y a 2 heures, Rincevent a dit :

Attends, Maurras, le type qui en 1945 était resté bloqué dans l'univers mental de 1895 ?

 

Date à laquelle Maurras n'était ni nationaliste ni monarchiste ;) (Plutôt une sorte de dandy provençal dépolitisé. D'ailleurs il avait une vague sympathie pour l'antichristianisme et pour Nietzsche, ce qu'il s'efforcera ensuite de faire oublier).

 

Cf les biographies de Maurras par Stéphane Giocanti et (mon directeur de recherche) Olivier Dard. Sans oublier le monumental et très intéressant:

 

I-Grande-26133-aux-origines-de-l-action-

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Il y a 2 heures, F. mas a dit :

Maurras, c'est le même mystère que Rand : un théoricien médiocre avec une postérité qui le dépasse assez largement.

 

Le succès de Maurras est incomparable à celui de Rand. Dès 1910 il a tellement de disciples que certains prennent ombrage de son magistère et rompent (je pense à l'équipe de la Revue critique des idées et des livres). Et ensuite il influence de près ou de loin toutes les droites françaises non-parlementaires jusqu'en 1940* au moins -y compris Malraux ou de Gaulle, ou Montherlant. Donc ce n'est pas un auteur influent de façon avant tout posthume, au contraire.

 

* y compris d'autres générations de dissidents d'action française, comme Rebatet.

 

Les-diidents-de-l-Action-francaise.jpg

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Il y a 10 heures, Fagotto a dit :

Certes, ça n'empêche pas qu'il est souvent surestimé pour son coté "maudit"je trouve, perso je le mets pas dans les grands écrivains français du 20e.

Moi non plus, il est meilleur quand il fait court. Le seul bon truc de lui que j'aie lu, c'est Récit secret, un petit texte écrit vers 1944, je crois, sur le suicide. C'est composé de plusieurs souvenirs en mosaïque, c'est très beau. Visiblement écrit à l'arrache en plus, donc il ne fait pas dans la fioriture, c'est d'autant mieux. Le reste m'a ennuyé.

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Il y a 10 heures, Vilfredo Pareto a dit :

Moi non plus, il est meilleur quand il fait court. Le seul bon truc de lui que j'aie lu, c'est Récit secret, un petit texte écrit vers 1944, je crois, sur le suicide. C'est composé de plusieurs souvenirs en mosaïque, c'est très beau. Visiblement écrit à l'arrache en plus, donc il ne fait pas dans la fioriture, c'est d'autant mieux. Le reste m'a ennuyé.

J'apprends qu'il a été écrit entre une première tentative de suicide ratée et une seconde réussie.

 

Un papier verbeux et ronflant mais intéressant sur le sujet

https://www.revuedesdeuxmondes.fr/wp-content/uploads/2016/11/974a31a8b725e9a663dc47a58053eef4.pdf

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Il y a 14 heures, Johnathan R. Razorback a dit :

* y compris d'autres générations de dissidents d'action française, comme Rebatet.

 

Il me semblait avoir lu que, bien qu'ancien membre de l'Action Française, Rebatet détestait ce qu'il considérait comme un ramassis de vieux croulants (d'où son éloignement et son attirance pour le fascisme, plus moderne et porté à l'action de son point-de-vue). Source ? Impossible de la retrouver.

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il y a 8 minutes, Fagotto a dit :

Il décrit son passage de l'AF au fascisme/collaborationisme dans "Les Décombres".

 

Je ne l'ai pas lu, mes souvenirs me viennent donc peut-être d'un article de Slate traitant de la réédition du livre [/JRML].

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Rebatet traite dans les 'Décombres' de l''inaction française (c'est le titre du chapitre) en décrivant par le menu le fonctionnement du bastringue. Le portrait qu'il fait de Maurras en éternel étudiant est plutôt flatteur malgré tout, mais il décrit une organisation totalement inefficace, et comme programmée à être inefficace, que ça soit par la paresse et la nullité de certains, ou les méthodes de travail de Maurras qui ressemblent assez à celle d'un étudiant en khâgne frondeur et au fond pas très sérieux.

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il y a 19 minutes, Fagotto a dit :

Il décrit son passage de l'AF au fascisme/collaborationisme dans "Les Décombres".

 

Tout à fait, mais dénigrer l'organisation qu'on a quitté, c'est un peu le principe même de la dissidence ;) Valois ou Louis Dimier ont laissé des écrits biographiques comparables.

 

En général, et qu'ils soient devenus fascistes ou pas, les dissidents attaquent souvent Maurras sur un point organisationnel: on leur avait promis que le coup de force était possible et Maurras n'a jamais donné à ses troupes de Camelots du Roi l'ordre d'attaquer les bâtiments publics...

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"Selon le Baromètre DJVEPA sur la Jeunesse 2016 (Crédoc, 2016), la quasi-totalité des jeunes (85%) souhaiterait pouvoir bénéficier de davantage d'aides de la part des pouvoirs publics. Plus d'un tiers ont des difficultés pour faire face à leurs dépenses quotidiennes (loyer, factures, alimentation) et 34% déclarent restreindre leurs dépenses d'alimentation."

"Si l'on compare les deux seconds tours comparables que sont 2002 et 2017, en l'espace de quinze ans, l'assise électorale du Front National s'est nettement consolidée dans l'ensemble de l'électorat, mais encore plus dans l'électorat jeune. Elle s'est accrue de 21 points (+16 points dans l'ensemble de l'électorat)."
-Anne Muxel, Politiquement jeune, Éditions de l'Aube et Fondation Jean Jaurès, 2018.

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Il y a 14 heures, Raffarin2012 a dit :

J'apprends qu'il a été écrit entre une première tentative de suicide ratée et une seconde réussie.

Indeed, une histoire de femme de chambre qui éteint le gaz. Raté donc. Sur les dernières années de Drieu, les souvenirs de Berl dans Présence des morts sont très beaux dans mon souvenir à moi. Un peu dans le genre, Citadelle de Saint-Exupéry est beaucoup plus fort, les images sont plus belles et moins travaillées (et quel souffle elles ont !). Je le mets très au-dessus de Drieu. Pour Rebatet, j'ai adoré Les Deux Etendards quand je l'ai lu à seize ans mais je ne sais pas si c'est parce que j'avais seize ans. En tout cas, Steiner et Etiemble (entre autres) ne tarissent pas d'éloges au sujet du bouquin.

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il y a une heure, Vilfredo Pareto a dit :

Un peu dans le genre, Citadelle de Saint-Exupéry est beaucoup plus fort, les images sont plus belles et moins travaillées (et quel souffle elles ont !).

 

J'ai bien aimé Terre des hommes de Saint-Exupéry. Je lirais Citadelle à l'occasion.

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Je lis la biographie de Drieu la Rochelle sur Wikipédia. Ce qui me frappe le plus, c'est d'abord le nombre de vies qu'il a pu avoir, mais aussi, l'impression d'effervescence intellectuelle qui ressort de cette époque : le nombre d'écrivains, de penseurs, et les relations qu'ils entretiennent est impressionnant.

Faut il penser que la lumière a déserté les esprits en France pour éclairer d'autres pays, ou bien, est un phénomène mondial qui touche la littérature et la pensée ?

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Il y a 18 heures, Vilfredo Pareto a dit :

. En tout cas, Steiner et Etiemble (entre autres) ne tarissent pas d'éloges au sujet du bouquin.

 

Je rebondis sur ça : on m'a dit beaucoup de bien Steiner. Deux questions pour ceux qu'ils l'ont lu :

- Est-ce intéressant ?

- Si oui, par quoi commencer ?

 

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Il y a 7 heures, Moustachu a dit :

 

Je rebondis sur ça : on m'a dit beaucoup de bien Steiner. Deux questions pour ceux qu'ils l'ont lu :

- Est-ce intéressant ?

- Si oui, par quoi commencer ?

 

- Oui c'est la vie.

- Errata c'est parfait, c'est une autobiographie intellectuelle, on capte bien le zozo. Très marrant de surcroît (le récit de son dépucelage, teinté d'humour juif, est mémorable). Après, parmi ses essais littéraires, je recommanderais Les Antigones, son grand oeuvre, et il y a Dans le château de Barbe-Bleue, souvent cité (un essai sur la culture européenne, et qui vaut surtout à mon avis pour le style et la plaisir de suivre une pensée élégante que pour l'apport conceptuel effectif) et Extraterritorialité (excellent sur Céline et le chapitre sur la grammaire générative m'avait paru très bien mais je n'ai pas lu Chomsky). Enfin, il y a un pan polémique de l'oeuvre de Steiner avec du bon et du moins bon : son livre sur Heidegger est nul de bout en bout et la plupart de ses entretiens ou articles dans lesquels il raconte à quel point Leni Riefenstahl c'est de la balle, que Speer écrit bien, que Boutang est le plus grand philosophe français depuis Descartes etc. sont rigolos sans plus. Mais son roman Le Transport de A.H. qui raconte l'histoire de deux agents du Mossad qui retrouvent Hitler en Amazonie est plutôt étonnant. Il y a chez Steiner sur la question de la Shoah une tendance certaine à mettre le lecteur mal à son aise, un test continuel : Hitler s'exprime comme Démosthène, Steiner fait un parallèle entre la destruction de la forêt et l'extermination, arguant que les deux participent d'une même tendance métaphysique (celle de l'âge de la technique, c'est le côté heideggerien messianique de Steiner) et je me demande toujours en le lisant si Steiner est ironique (de ce point de vue-là, Le Transport de A.H. ressemble à un livre de Malaparte, peut-être les dernières pages de La Peau), s'il est sérieux (mais dans ce cas il s'exprime par la bouche de Hitler, ce qui reste ironique) ou s'il cherche à déclencher je ne sais quelle émotion esthétique contrariée (celle qu'il dit éprouver devant les films de Riefenstahl) qui te déchire entre admiration esthétique et rejet moral ou politique. Bon je ne sais pas si ça donne envie de lire Steiner du coup ^^

 

Tl;dr : Je te conseille Errata et Les Antigones.

 

Et moi je l'ai découvert ici et il faut avouer qu'il crève l'écran :

Ce petit accent... :wub:

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Il y a 9 heures, Vilfredo Pareto a dit :

- Oui c'est la vie.

- Errata c'est parfait, c'est une autobiographie intellectuelle, on capte bien le zozo. Très marrant de surcroît (le récit de son dépucelage, teinté d'humour juif, est mémorable). Après, parmi ses essais littéraires, je recommanderais Les Antigones, son grand oeuvre, et il y a Dans le château de Barbe-Bleue, souvent cité (un essai sur la culture européenne, et qui vaut surtout à mon avis pour le style et la plaisir de suivre une pensée élégante que pour l'apport conceptuel effectif) et Extraterritorialité (excellent sur Céline et le chapitre sur la grammaire générative m'avait paru très bien mais je n'ai pas lu Chomsky). Enfin, il y a un pan polémique de l'oeuvre de Steiner avec du bon et du moins bon : son livre sur Heidegger est nul de bout en bout et la plupart de ses entretiens ou articles dans lesquels il raconte à quel point Leni Riefenstahl c'est de la balle, que Speer écrit bien, que Boutang est le plus grand philosophe français depuis Descartes etc. sont rigolos sans plus. Mais son roman Le Transport de A.H. qui raconte l'histoire de deux agents du Mossad qui retrouvent Hitler en Amazonie est plutôt étonnant. Il y a chez Steiner sur la question de la Shoah une tendance certaine à mettre le lecteur mal à son aise, un test continuel : Hitler s'exprime comme Démosthène, Steiner fait un parallèle entre la destruction de la forêt et l'extermination, arguant que les deux participent d'une même tendance métaphysique (celle de l'âge de la technique, c'est le côté heideggerien messianique de Steiner) et je me demande toujours en le lisant si Steiner est ironique (de ce point de vue-là, Le Transport de A.H. ressemble à un livre de Malaparte, peut-être les dernières pages de La Peau), s'il est sérieux (mais dans ce cas il s'exprime par la bouche de Hitler, ce qui reste ironique) ou s'il cherche à déclencher je ne sais quelle émotion esthétique contrariée (celle qu'il dit éprouver devant les films de Riefenstahl) qui te déchire entre admiration esthétique et rejet moral ou politique. Bon je ne sais pas si ça donne envie de lire Steiner du coup ^^

 

Tl;dr : Je te conseille Errata et Les Antigones.

 

Et moi je l'ai découvert ici et il faut avouer qu'il crève l'écran :

Ce petit accent... :wub:

 

Merci. Si si tu m'as donné envie de le lire.

Il s'exprime très bien, pas du tout ennuyeux ni soporifique.

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Il y a 8 heures, Moustachu a dit :

Merci. Si si tu m'as donné envie de le lire.

Il s'exprime très bien, pas du tout ennuyeux ni soporifique.

Tu m'en vois ravi. Tu nous diras ce que tu en as pensé ^^

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J’ai terminé de lire l’essentiel de l’essai de François Huguenin intitulé Histoire intellectuelles des droites. Le conservatisme impossible (Perrin, coll. Tempus, 2013 (2006 pour la première édition), 496 pages). Compte-rendu qui pourra intéresser @PABerryer et @Vilfredo Pareto.



Contrairement à ce que laisse entendre la refonte du titre, il ne s’agit pas d’un ouvrage d’histoire (les partis pris normatifs abondent), mais d’un essai autour de l’absence, en France, d’un grand parti conservateur (comme il peut en exister au Royaume-Uni ou ailleurs), qui se propose d’expliquer le fait et mais aussi d’avancer des pistes pour y remédier.



Le point de départ de départ de l’auteur est que la droite s’est divisée historiquement « en deux grands pôles intellectuels que sont le libéralisme et la réaction » (p.9). Ce qui me semble déjà erroné. Premièrement, parce que je serais de l’avis de Guillaume Bernard lorsqu’il explique que les libéraux ne sont pas de droite mais qu’ils se sont trouvés pousser à droite à la suite du sinistrisme et de l’hégémonie de la gauche après 1945. Mais foncièrement, c’est Pascal Salin qui a raison lorsqu’il écrit que « Les libéraux sont "ailleurs" et il est erroné de les situer à droite ou à gauche. » (Libéralisme, 2000, p.19). Deuxièmement, on peut certes contester la classification des droites de René Rémond, mais il ne s’ensuit pas qu’il ne reste à droite que les réactionnaires. La réaction est pour moi l’aile droite de cette partie de la droite qu’est le conservatisme, mais à côté de ce dernier, on trouve des nationalistes et des fascistes (même s’ils furent marginaux dans l’histoire française). Et dans le conservatisme, il y a des figures qui ne sont pas réactionnaires. Par exemple, les gaullistes (ou même La Rocque) ne sont ni des réactionnaires, ni des nationalistes xénophobes et antisémites à la Barrès, et encore moins des fascistes. Idem pour une large part du catholicisme social. Bref, il y a toute une droite à équidistance du libéralisme et des extrêmes-droite dont Huguenin ne tient pas compte. Dire qu’elle n’aurait existé que politiquement mais pas intellectuellement me paraît faux s’agissant du catholicisme social et un peu court également s’agissant du gaullisme (il y a un corpus théorique gaulliste, encore faut-il se donner la peine de le chercher).



Évidemment, ce découpage initial conditionne la logique du reste de l’essai. Tout l’effort de l’auteur va être d’examiner les similitudes et les divergences doctrinales (c’est pour ça que ce n’est pas un livre d’histoire, ou alors de l’ « histoire » des idées intemporelle à la Leo Strauss, d’ailleurs régulièrement cité) entre les contre-révolutionnaires plus ou moins acharnés (Joseph de Maistre, Louis de Bonald, Edmund Burke, Pierre-Simon Ballanche), et les libéraux (dans lequel l’auteur classe à tort Guizot –qui est un conservateur, cf les travaux de Michel Leter- Aron, et Bertrand de Jouvenel, et à raison Tocqueville et Benjamin Constant). Le but explicite étant de critiquer les deux courants l’un par l’autre en essayant d’indiquer quelle part de leurs idéaux ils pourraient conserver pour former un grand mouvement conservateur français, face à la gauche progressiste (mais dont Huguenin a bien tort de dire que cette dernière « s’est ralliée au libéralisme » (p.10) –pis ! il en veut pour preuve les travaux de Jean-Claude Michéa, plusieurs fois cité, mais dont les gens qui ont travaillé savent bien que c’est une nullité intellectuelle. Ce qui n’empêche pas une bonne partie de la droite de se délecter de sa « pensée » socialiste traditionnaliste –il a d’ailleurs droit à une entrée à son nom dans le Dictionnaire du conservatisme).



En dépit de ce mauvais point de départ et de ce mauvais diagnostic, l’ouvrage reste tout à fait intéressant à lire, très clair, bien qu’ardu. Je ne le conseillerais pas à quelqu’un qui n’aurait pas quelques bases en philosophie politique. Par contre, ça me semble intéressant de le lire à la suite de Droit naturel et histoire de Leo Strauss et de l’Histoire intellectuelle du libéralisme de Pierre Manent, vu que Huguenin cite directement ces ouvrages et s’appuie sur leur interprétation (discutable mais intéressante) de la philosophie politique occidentale. C’est un ouvrage tout à fait utile pour comprendre la droite et sa forme contre-révolutionnaire en particulier. Dans la lignée de son étude sur le nationalisme intégral de l’Action française, l’auteur souligne que « les contre-révolutionnaires les plus radicaux […] ne sont pas les héritiers de la pensée traditionnelle. » (p.46-47). Par haine envers le mouvement des Lumières, l’individualisme libéral et la démocratie, les réactionnaires en viennent à contrevenir à des principes classiques (en gros, aristotélo-thomistes) conservés par certains Modernes. La réaction développe une conception purement holistique de la société qui nie toute valeur à l’individu. Par opposition au rationalisme et à l’universalisme, elle en vient à rejeter la notion de droit naturel opposable à l’arbitraire politique, ce qui met son despotisme paradoxalement du même côté que des courants relativistes et positivistes juridiques issus de Hobbes et Rousseau.



On pourrait toutefois reprocher à l’auteur d’homogénéiser abusivement la philosophie moderne, et en particulier de tenir TOUS les Modernes pour des contractualistes (cf p.39 lorsqu’il écrit : « La modernité politique est donc fondée sur un […] primat de l’individu sur la société, laquelle, ne pouvant être un fait de nature, est un artifice, une construction. »). Mais le même reproche vaut pour toute l’école straussienne, qui s’en tient à la trinité scolaire Hobbes-Locke-Rousseau, alors qu’il y a des philosophes à la fois modernes et non-contractualistes –par exemple Spinoza, Holbach, Bentham et Ludwig von Mises, Hegel ou même Saint-Simon ou Karl Marx…



J’ai aussi des critiques sévères à faire valoir contre la manière dont Huguenin traite le libéralisme. D’abord, on ne peut que déplorer qu’alors même qu’il présente son ouvrage comme traitant de l’histoire intellectuelle franco-française (ce qui ne l’empêche pas d’inclure de longs développements sur Burke…), il ignore nombre d’auteurs que les libéraux tiendraient pour importants. Il ne semble pas être au fait de l’existence de Frédéric Bastiat (et par suite des auteurs de l’école de Paris : Dunoyer et Comte, Yves Guyot, etc.). Rien non plus sur certains philosophes libéraux « de gauche », comme Holbach ou Condorcet (mais il est vrai que ça n’aurait pas servi le projet de rapprocher les supposés deux pôles intellectuels de la droite…). Pire encore, Huguenin ne semble pas maîtriser la divergence radicale de principes entre les libéraux et les liberal (sociaux-démocrates modérés), puisqu’il inclut « Rawls et ses épigones » (p.14) dans le libéralisme… On le voit, si l’auteur excelle dans l’exposé des principes sous-jacents à de grand textes de littérature politique comme De la Démocratie en Amérique, il est beaucoup moins fiable lorsqu’il s’agit de monter en généralité, de classifier ou d’identifier certains courants politico-intellectuels…



On peut enfin réellement douter que l’auteur offre une main tendue aux libéraux. En effet, il reconduit toute une série de clichés éculés à leur encontre. Il semble par exemple convaincu que le libéralisme est infesté d’un relativisme moral dont rien n’indique que l’on pourra un jour l'en sauver (cf p.87 notamment « « En évoquant les « actions nuisibles par leur nature », Constant introduit un élément d’objectivité relatif au Bien et qui ouvre une série de questions propres à dynamiter l’édifice libéral »). Il lui arrive de laisser entendre que les penseurs libéraux ne savent pas (toujours à cause du prétendu relativisme moral, dont un sondage récent prouve qu’il est loin d’être hégémonique chez les libéraux contemporains) distinguer entre liberté et licence –le libéralisme serait donc, comme le disait Maurras, un anarchisme… (« [Le libéral] ignore que la liberté, sans borne, est menacée d’inconsistance. Sa vision du progrès l’empêche d’accéder à la réalité des choses. Elle lui voile l’essence des choses et des êtres. », p.220) … ouvrant la voie à une société consumériste mortifère (p.81 « Au nom du choix du mode de vie, la liberté se résume de plus en plus à celle de choisir les biens matériels utiles à la jouissance. »). Je partage bien sûr avec l’auteur l’idée qu’une philosophie complète se doit de « fonder la liberté sur un modèle vertueux, sur une réflexion ontologique à propos de la liberté humaine […] dépasser la liberté en même temps qu’on la décrète. » (p.440), mais celui-ci semble ignorer que des tentatives de ce genre existent déjà au sein de la tradition libérale (par exemple dans l’eudémonisme d’Holbach ou avec l’objectivisme).

La mise à jour de la réédition de 2013 semble indiquer que c’est clairement le libéralisme, et non plus tellement la gauche, que l’auteur a redéfini comme ennemi prioritaire contre lequel unir les droites… (p.434 : « La pensée du théologien catholique américain William Cavanaugh, très influencée par MacIntyre, est aussi de nature à porter la contradiction à la doxa libérale dans un registre non marxiste. » ; p.436 : « C’est le moment pour la droite de regarder en face les limites de son discours et de développer une ligne cohérente de dépassement d’un libéralisme qui est aujourd’hui l’idéologie dominante philosophique, économique et sociale. »). Et l’auteur de pourfendre, comme le premier gauchiste ou le premier Alain de Benoist venu, la « mondialisation », « la financiarisation de l’économie, l’accroissement des inégalités » à cause desquelles « le progrès social est devenu une chimère » (p.441).



On le voit, si l’essai de M. Huguenin demeurera un outil bienvenu et appréciable pour comprendre les courants d’idées politiques de la France contemporaine, on peut douter qu’il incite les libéraux à se sentir les bienvenus dans un hypothétique grand parti de droite à venir…



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Le 18 avril 2019 à 09:03, Moustachu a dit :

 

Merci. Si si tu m'as donné envie de le lire.

Il s'exprime très bien, pas du tout ennuyeux ni soporifique.

 

Euh, je sens une pointe d'ironie dans cette réponse...il y a peut être un léger qui proquo.

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Il y a 6 heures, Johnathan R. Razorback a dit :

l’ « histoire » des idées intemporelle à la Leo Strauss,

giphy.gif

 

Il y a 6 heures, Johnathan R. Razorback a dit :

D'ailleurs tu l'as lu ? Qu'en as-tu pensé ? J'ai parcouru pas mal d'entrées et ça ressemblait à un best-of de la rédaction d'Eléments (la revue d'A2B).

 

Et merci beaucoup pour ce compte-rendu !

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Il y a 14 heures, Vilfredo Pareto a dit :

D'ailleurs tu l'as lu ? Qu'en as-tu pensé ? J'ai parcouru pas mal d'entrées et ça ressemblait à un best-of de la rédaction d'Eléments (la revue d'A2B).

 

Pas eu le temps (sauf pour les entrées en "A"), mais ça semble intéressant. Par contre la présence d'entrée comme "libéral-libertaire" ou "Michéa" en dit long sur l'influence d'interprétations foireuses, et sur le fait qu'une certaine droite continue de faire des yeux de Chimène à une gauche "orwellienne" / Old left. (Ce qui est effectivement la stratégie d'Alain de Benoist, mais aussi d'un nationaliste comme Rougeyron ou d'un fasciste comme Soral, parmi d'autres).

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Le 20/04/2019 à 22:16, POE a dit :

 

Euh, je sens une pointe d'ironie dans cette réponse...il y a peut être un léger qui proquo.

 

Aucune ironie. Comparé à d'autres universitaires Steiner est claire et pas du tout pompeux et ennuyeux (en plus dans cette vidéo il appuie là où ça fait mail, pas sûr que ce qu'il dit passerait aujourd'hui). 

Je vais essayer de te mettre la main sur des vidéos que j'ai vues il y pas longtemps, tu sauras ce que le mot soporifique veut vraiment dire...

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il y a 37 minutes, Moustachu a dit :

 

Aucune ironie. Comparé à d'autres universitaires Steiner est claire et pas du tout pompeux et ennuyeux (en plus dans cette vidéo il appuie là où ça fait mail, pas sûr que ce qu'il dit passerait aujourd'hui). 

Je vais essayer de te mettre la main sur des vidéos que j'ai vues il y pas longtemps, tu sauras ce que le mot soporifique veut vraiment dire...


 



Je pourrais l'ecouter toute la journee.

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Fini Le droit et les droits de l'homme de Michel Villey.

 

Je recommande fortement si vous souhaitez changer radicalement votre vision des DH, lesquels s'avèrent, en réalité, un non-sens juridique : la conception du droit comme se rapportant à l'Homme lui-même, et plus uniquement aux choses en cas de conflit, donc dans le cadre de rapports sociaux, est une spécificité moderne. Il y a effectivement une incompréhension  1/ d'ordre conceptuel sur ce qu'est le droit; la croyance actuelle voulant que les hommes en soient réellement dotés du fait de leur nature, plutôt qu'en être seulement attributaires 2/ des mécanismes économiques, comme l'illustrent le droit au travail, le droit au logement ou le droit à l'éducation. Les DH ont donc bien une fonction politique, non juridique, et n'ont strictement rien à faire dans le domaine du droit. Cela ne veut toutefois pas dire qu'ils ne sont pas nécessaires pour se protéger des Etats. A mon sens, le problème est qu'ils sont indissociables du positivisme juridique il suffit de constater leur prolifération à travers les différentes générations -  où l'Etat est érigé en véritable débiteur et régulateur de la vie sociale.

 

J'ai un problème. Villey relève la confusion entre droit et morale. Cet article d'Aurélien Biteau "Droit et morale : la confusion des libéraux", que j'ai lu avec attention, ne m'a franchement pas aidée à saisir le problème - s'il en existe un. La distinction me semble superficielle : la Justice ne correspond-t-elle pas à une idée de ce qu'est le Bien, et serait donc, par nature, indissociable de la morale ? Notre code civil en est pourtant empreint, malgré la petite chapelle que l'on chante habituellement aux étudiants de droit en première année, ne serait-ce que par la consécration de la bonne foi, la force obligatoire des contrats ou les bonnes moeurs.

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il y a une heure, poincaré a dit :

1): Je recommande fortement si vous souhaitez changer radicalement votre vision des DH, lesquels s'avèrent, en réalité, un non-sens juridique : la conception du droit comme se rapportant à l'Homme lui-même, et plus uniquement aux choses en cas de conflit, donc dans le cadre de rapports sociaux, est une spécificité moderne.

 

2): Villey relève la confusion entre droit et morale. Cet article d'Aurélien Biteau "Droit et morale : la confusion des libéraux", que j'ai lu avec attention, ne m'a franchement pas aidée à saisir le problème - s'il en existe un. La distinction me semble superficielle : la Justice ne correspond-t-elle pas à une idée de ce qu'est le Bien, et serait donc, par nature, indissociable de la morale ?

 

1): Entre cette critique et l'incompréhension primaire des gens qui me rétorquent que le droit n'est pas naturel parce que les animaux n'en ont pas, ça fait un moment que je milite pour privilégier l’appellation de normes naturels ou de bien naturel.

Un autre argument est que les notions de droits ou de loi, projetées sur la nature, l' "anthropomorphise", ce qui a peut-être un sens dans un cadre théologique chrétien, mais pas en dehors. Alors que parler de norme est cohérent avec l'ontologie matérialiste que je présuppose.

 

2): Je pense qu'on peut peut-être dire que la justice est une partie du Bien (ça semble valide de dire que faire le bien c'est davantage que seulement rendre justice). En outre (mais le droit est une réalité que je comprends assez mal donc je m'avance à petit pas) le droit -ou plutôt le pouvoir politique dont le droit n'est qu'un outil parmi d'autres- doit être hiérarchiquement dépendant la morale* pour éviter le positivisme juridique. Par contre hiérarchisation ne veut pas dire absence d'autonomie ; ça semble valide de dire qu'un risque de confusion entre droit et morale existe. Tous les concepts moraux ne peuvent pas être transformés en concepts juridiques, ou l'être tels quels. Par exemple on pourrait soutenir que l'amour ou du moins certaines de ses formes sont moralement bonnes, mais on voit mal comment ça pourrait devenir un principe juridique, si tant est que l'effectivité du droit est garantie par la violence du pouvoir politique, et qu'un amour rendu effectif par de la violence apparaît comme une impossibilité. (D'une manière générale faire des obligations morales impliquant l'exercice d'une vertu des obligations juridiques -comme le préconisent les perfectionnistes politiques, généralement conservateurs- est contradictoire, parce qu'il n'y a pas de vertu contrainte -alors que la simple non-nuisance à autrui peut être garanti par la menace du gendarme, jusqu'à un certain point en tout cas).

 

* Ce que Julien Freund me semble ignorer, trop occupé qu'il est à souligner l'autonomie du politique vis-à-vis de la morale. Or autonomie n'est pas indépendance complète... Lui-même semble l'admettre discrètement ici ou là, mais comme à contrecœur.

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15 hours ago, Johnathan R. Razorback said:

généralement conservateurs

Depuis quelques temps je crois qu'on peut dire que la gauche ne fait pas mieux sur ce que tu expliques ici très bien.

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