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Johnathan R. Razorback

Conservateurs et libertariens: un cousinage malaisé

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Il y a 1 heure, Zagor a dit :

Je me pose d'ailleurs, la question: est-ce que ceux qui se disent conservateurs en France ne sont pas en fait réactionnaires?

Le conservatisme a toujours été entre le marteau et l'enclume en France, ce pays où le choix a longtemps été entre être pour la Révolution de manière assumée, ou être contre pour revenir à l'Ancien Régime. Pour ne prendre que ce seul exemple, on peut trouver significatif non seulement que les monarchiens n'aient pas survécu deux ans, mais aussi le fait que l'article de Wikipedia qui leur est consacré soit plus fourni en anglais qu'en français.

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Je ne suis pas sûr qu'il ne faille voir qu'une différence de degré entre le conservateur et le réactionnaire. On peut ranger, de gauche à droite : le révolutionnaire, le progressiste, le conservateur, le réactionnaire. Mais on peut aussi mettre le prog et le conservateur d'un coté, et le révolutionnaire et le réac ensemble de l'autre. Le prog veut accélérer le changement de la société pour se débarrasser au plus vite des mauvaises choses, et le conservateur veut à l'inverse modérer le changement par peur de perdre des bonnes choses, mais tous les deux s'accordent sur le fait que la société et les mœurs sont changeantes. C'est sur ce point qu'ils s'opposent aux deux autres, qui fantasment une société parfaite et juste car éternellement fixe. L'un la voit dans un futur qu'il faut faire advenir brutalement et à tout prix, l'autre, dans un passé édénique à jamais perdu mais pour lequel il se bat tout de même dans un esprit un peu tragique.

 

Bon, ça ne colle pas forcément toujours avec l'usage courant des termes, mais ça me semble être la façon la plus féconde d'utiliser ces étiquettes les unes relativement aux autres. Le problème est que l'étiquette "conservateur", je crois, a pour la première fois été utilisée par Chateaubriand, qui me semble plutôt réac, et n'a pris le sens qu'on lui prête qu'en Angleterre avec sir Robert Peel. Mais le mot "libéral" a une histoire similaire aussi, hein. Avant de se mettre à désigner à peu prêt ce que l'on désigne ici (lorsqu'il a commencé à être utilisé outre-manche par Bright et Cobden), il a d'abord été utilisé, en Espagne (lors du Cortès de Cadix) puis en France (chez Maine de Biran d'abord) pour désigner les partisans de la révolution française. Avec Rousseau, Robespierre et Baboeuf, et sans les physiocrates, donc.

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Il y a 15 heures, Mégille a dit :

Je ne suis pas sûr qu'il ne faille voir qu'une différence de degré entre le conservateur et le réactionnaire.

 

On peut dire aussi que le conservateur réactionnaire veut tout garder du passé, alors que le conservateur non réactionnaire veut garder ce qui peut l'être. Mais c'est bien une différence de degré et non pas une divergence radicale de buts.

 

Ce serait toutefois une définition moins exacte que ce que j'ai proposé plus haut, parce qu'alors même Joseph de Maistre ne serait pas réactionnaire en ce sens (la Révolution française a un sens providentiel qui empêche un total retour en arrière) ; et parce que tous les romantiques (au sens de Löwy et Sayre) veulent conserver quelque chose du passé pré-moderne, mais beaucoup d'entre eux ne sont pas des conservateurs politiques pour autant (ni même de droite).

 

Plutôt qu'une différence de degré, il faut voir les différents types de conservatismes comme des variations ou des embranchements idéologiques à partir d'un même petit nombre de principes communs fondamentaux. Tout le problème est justement de saisir lesquels et par-là même ce qui fait l'unité du conservatisme...

 

Par exemple,  il me semble valable de dire que tous les conservateurs, depuis le conservatisme libéral ("aronien" dit Sternhell) de Oakeshott, jusqu'au conservatisme réactionnaire à la Maistre ou à la Maurras, rejette le rationalisme politique.

Il y aurait sans doute plus à dire là-dessus mais je ne suis pas très sûr... Tous semblent insister plus ou moins lourdement sur le fait que la raison humaine est limitée (mais ça ne semble ni une prémisse épistémologique menant inéluctablement à une attitude politique unique, ni même un principe clairement défini -limitée jusqu'à où, et en raison de quoi ? C'est plus un ethos un peu vague). Ils ne s'accordent pas sur la forme ou l'étendue du pouvoir politique, mais tous, je crois, s'accorderaient sur quelque chose comme le rejet de façonner la société selon un plan préalable (mais ce n'est pas non plus un trait spécifiquement conservateur, comme le prouve le libéralisme et sa forme hayékienne en particulier. Et c'est aussi un peu déroutant avec le crédit dont jouit en général Platon dans ce courant de pensée politique).

 

Je ne vois pas non plus très bien où serait l'unité sur le plan moral, avec une gamme de positions allant du réalisme universaliste thomiste jusqu'où scepticisme à la Hume, voire au relativisme moral à la Herder ou à la Spengler.

 

Tous s'accorderaient peut-être pour dire, non pas forcément que le passé en soi est supérieur au présent (ça ne veut pratiquement rien dire parce que le passé est hétérogène), mais que quelque chose du passé est meilleur ou une plus authentique source de valeurs (la tradition peut-être) que tout ce que le présent ou l'avenir pourront apporter. Mais là encore ce n'est pas vraiment un principe mais plutôt une valorisation très générale (abstraite) et peu claire.

 

Bref cette unité est un problème que je n'arrive pas à résoudre pour le moment.

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il y a 9 minutes, Johnathan R. Razorback a dit :

Plutôt qu'une différence de degré, il faut voir les différents types de conservatismes comme des variations ou des embranchements idéologiques à partir d'un même petit nombre de principes communs fondamentaux. Tout le problème est justement de saisir lesquels et par-là même ce qui fait l'unité du conservatisme...

Je crois qu'il y a des gens qui ont déjà fait ce travail pour le conservatisme anglo-saxon. Ça vaut le coup d'y jeter un coup d'oeil et de monter sur les épaules de ceux qui nous ont précédé, plutôt que de vouloir tout (mal) réinventer (et oui, cette phrase est imbibée de conservatisme). ;)

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il y a une heure, Rincevent a dit :

Je crois qu'il y a des gens qui ont déjà fait ce travail pour le conservatisme anglo-saxon.

 

Je ne l'ignore pas mais, ma question, ce n'est pas: "quoi le conservatisme anglo-saxon (ou le conservatisme personnel de Kirk) se singularise du conservatisme en général ?", c'est au contraire de reconstruire conceptuellement à partir de toute cette diversité l'unité de l'idéologie (et si ce n'est pas possible, alors il faudra ou abandonner le terme ou lui donner un sens différent et changer la façon dont on classifie les droites).

 

Par exemple le premier principe (en fait il y a plusieurs idées différentes dedans, mais j'admets qu'elles forment un réseau notionnel cohérent en lui-même) énoncé par Kirk est: "Premièrement, les conservateurs croient qu’il existe un ordre moral durable. Cet ordre est fait pour l’homme, et l’homme est fait pour lui, que la nature humaine est une constante, et que les vérités morales sont permanentes."

 

Et je ne doute pas que beaucoup, et sans doute même la majorité des conservateurs, admettraient quelque chose de ce genre.

 

Mais il y a aussi d'autres courants de philosophie (politique) qui admettraient ces idées (par exemple l'objectivisme). Et il y a aussi des conservateurs qui ne les admettraient pas (cf mon message précédent). Ce n'est donc pas un bon critère*.

 

* ce n'est pas inintéressant de faire des classifications d'une famille en fonction de prémisses philosophiques (par exemple, il y a des libéraux jusnaturalistes et utilitaristes), mais ça ne nous dit ce qui fait l'unité du courant en question, à moins de trouver des prémisses philosophiques absolument présentes chez tous les membres du courant étudié. Mais ce n'est pas facile. Peut-être faut-il plutôt chercher l'unité des idées non-philosophiques, des idées plutôt "culturelles", des manières d'êtres... ?

 

ça semble par exemple relativement pertinent de dire que les libéraux sont des gens qui, politiquement, ne se soucient pas de contrôler la vie des autres, mais on ne peut pas dire que ce soit une prémisse philosophique ou même un vrai principe politique. C'est plus une "façon d'être". Mais c'est une caractéristique subtile...

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Il n'y a pas d'unité idéologique du conservatisme, et c'est bien ça le problème, parce qu'il n'est pas nécessairement une idéologie, mais peut être un 'style de pensée' ou pour paraphraser Austin une éthique adverbiale ('défendre la liberté, mais prudemment' en gros). Sinon entre les tenants de la rationalité limitée, les gens qui célèbrent l'instinct comme Barrès ou les disciples du positivisme comtien comme Maurras,  il y a quand même de sacrées distances. Mettre tout ça sous un même terme est sans doute assez satisfaisant pour la charge polémique, mais sur le plan analytique, c'est moins probant.

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On pourra lire, si on s'intéresse au sujet, par exemple, cet article sur l'opposition entre I Kristol et M Oakeshott (Kristol avait demandé un texte à Oakeshott sur le conservatisme, qui ne lui a pas plu) https://home.isi.org/kristol-vs-oakeshott

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En règle générale, de toute façon, il faut se méfier du lexique politique, qui est forgé à chaque époque pour répondre à des attentes pratiques, situées au sein de certaines communautés culturelles particulières. Un exemple, quand David Hume écrit son histoire de l'Angleterre, il est considéré comme un des plus progressistes parmi les whigs. Son histoire est mal perçue parce qu'il s'agit d'une tentative d'histoire 'scientifique' ou raisonnée des parties en présence, et pas simplement une apologie romantique du whiggisme. Un demi-siècle plus tard, et tout le long du 19e, sous la plume du whig radical Jefferson ou encore de Bentham, Hume devient subitement 'conservateur', voire contre-révolutionnaire (et cela pour ne pas avoir été assez vocal dans sa défense du camp whig radical).

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il y a 35 minutes, F. mas a dit :

On pourra lire, si on s'intéresse au sujet, par exemple, cet article sur l'opposition entre I Kristol et M Oakeshott (Kristol avait demandé un texte à Oakeshott sur le conservatisme, qui ne lui a pas plu) https://home.isi.org/kristol-vs-oakeshott

C'est extrêmement intéressant. L'article mesure bien le véritable fossé entre la conception néoconservatrice, rationaliste et abstraite de l'Américain juif qu'est Kristol, et la disposition classiquement conservatrice, raisonnable et prudente du Britannique chrétien qu'est Oakeshott.

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Il y a 5 heures, Rincevent a dit :

C'est extrêmement intéressant. L'article mesure bien le véritable fossé entre la conception néoconservatrice, rationaliste et abstraite de l'Américain juif qu'est Kristol, et la disposition classiquement conservatrice, raisonnable et prudente du Britannique chrétien qu'est Oakeshott.

Voilà c'est précisément ça.

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Il y a 6 heures, Rincevent a dit :

 et la disposition classiquement conservatrice, raisonnable et prudente du Britannique chrétien qu'est Oakeshott.

Parfaitement incarnée par José/Lucilio (même s'il a affirmé une fois qu'il allait à la messe mais qu'il n'était pas croyant). Je regrette son absence (sans aucune raison officielle), comme celle de neuneu2k (ok il monte une boite) et de Gym Chaise (lui il revient toujours et c'est la famille). Aussi free jazz et le singe coké lanceur d'alerte. Raoul point aussi lol.

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Sans oublier Nirvana et l'inénarrable Gio côté progressistes, ainsi que le malsain Pankkake.

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Il y a 18 heures, Rincevent a dit :

C'est extrêmement intéressant. L'article mesure bien le véritable fossé entre la conception néoconservatrice, rationaliste et abstraite de l'Américain juif qu'est Kristol, et la disposition classiquement conservatrice, raisonnable et prudente du Britannique chrétien qu'est Oakeshott.

Ma perception d'Oakeshott n'est que de seconde main - notamment via cet ouvrage dont il fait la couverture - mais je peine à voir la distinction entre sa version du conservatisme et ce qui serait une branche du libéralisme parmi d'autres.

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Effectivement, si on s'en tient à une tradition britannique du libéralisme qui passerait par l'utilitarisme de Bentham, transiterait par le versant socialisant de Mill et aboutirait au credo quasi-social démocrate d'un Beveridge, je vois en quoi il est en rupture.

Mais pour faire le lien avec l'un de mes précédents messages, quand Hayek explique qu'il n'est pas conservateur, il m'apparaît proche du conservatisme à la Oakeshott (en tout cas, si tous les conservateurs revendiqués se réclamaient de ce dernier, je crois que ce topic n'existerait pas).

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Il y a 3 heures, Carl Barks a dit :

Ma perception d'Oakeshott n'est que de seconde main - notamment via cet ouvrage dont il fait la couverture - mais je peine à voir la distinction entre sa version du conservatisme et ce qui serait une branche du libéralisme parmi d'autres.

De fait, chacun sait que Hayek est un libéral (conservateur) et Oakeshott un conservateur (libéral). Et pourtant, il n'y a pas l'épaisseur d'une feuille de papier à cigarette entre eux deux. D'autant que l'un a ete le prof de l'autre (je ne sais plus lequel, il faut demander à @F. mas).

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C'est Hayek qui a suivi les cours de Oakeshott (et salut la sortie de De la conduite humaine dans DLL en 1975).

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En tout cas, le papier sur l'opposition Oakeshott/Kristol était très intéressant, merci !

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il y a 38 minutes, Carl Barks a dit :

En tout cas, le papier sur l'opposition Oakeshott/Kristol était très intéressant, merci !

Oui, d'autant qu'il ne faut pas caricaturer en gentils contre méchants. La disposition conservatrice a des inconvénients sur la conception conservatrice, notamment, la disposition est beaucoup plus vulnérable au détournement et à la subversion (pour faire illusion, il suffit de reprendre le lexique et la grammaire qui vont bien, un peu comme les libéraux ont quant à eux toujours été assez vulnérables à tous ceux qui s'exprimaient en termes de droits : droits sociaux, droits des animaux, etc.). Un bon exemple en étant sans doute un Andrew Sullivan, qui se réclame explicitement de Michael Oakeshott, mais du conservatisme duquel je doute de la sincérité et de la profondeur.

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Quelques petites remarques sur le conservatisme à la suite de ma lecture de l'essai de Huguenin (dont j'ai donné un compte-rendu ici?

 

Il me semble que mon intuition, suivant laquelle le point commun de toutes les tendances du conservatisme serait d'ordre épistémologique, une conception "déflationniste" ou pessimiste sur les capacités de la raison humaine, permet de rendre compte de deux traits courants chez les conservateurs, d'une part l'apologie du préjugé, d'autre part l'emphase mis sur l'autorité.

 

En effet, c'est parce qu'il ne fait pas guère confiance à la réflexion individuelle que le conservateur préfère suivre les usages hérités, même s'il ne peut pas rendre compte de leur bien fondé. Burke lie explicitement les deux aspects: « Nous chérissons nos préjugés parce que ce sont des préjugés. C’est que nous craignons d’exposer l’homme à vivre et à commercer avec ses semblables en ne disposant que de son propre fonds de raison, et cela parce que nous soupçonnons qu’en chacun ce fonds est petit, et que les hommes feraient mieux d’avoir recours, pour les guider, à la banque générale et au capital constitué des nations et des siècles. » (Edmund Burke, Réflexions sur la Révolution de France, 1791, rééd. « Pluriel », 1989, p.310).

 

L'impuissance de la raison fait qu'elle ne peut déterminer ce qu'est le bien ; le seul fait de s'y essayer engendre des discussions stériles qui affaiblissent toutes les institutions et finalement la société elle-même. Maistre est très clair là-dessus: « L’homme pour se conduire n’a pas besoin de problèmes, mais de croyances. Son berceau doit être environné de dogmes ; et, lorsque sa raison se réveille, il faut qu’il trouve ses opinions faites, du moins sur tout ce qui a rapport à sa conduite. Il n’y a rien de si important pour lui que les préjugés. […] Or ces sortes d’opinions sont le plus grands besoin de l’homme, les véritables éléments de son bonheur, et le Palladium des empires. Sans elles, il ne peut y avoir ni culte, ni morale, ni gouvernement. Il faut qu’il y ait une religion d’Etat comme une politique de l’Etat ; ou plutôt, il faut que les dogmes religieux et politiques mêlés et confondus forment ensemble une raison universelle ou nationale assez forte pour réprimer les aberrations de la raison individuelle qui est, de sa nature, l’ennemi mortelle de toute association quelconque, parce qu’elle ne produit que des opinions divergentes. » -Joseph de Maistre, Des origines de la souveraineté.

 

D'où il suit que les conservateurs ne se contentent pas de dire que l'autorité (c'est-à-dire cette forme du commandement qui ne repose ni sur la violence, ni sur la persuasion discursive rationnelle) est la condition nécessaire voire suffisante de certaines activités (par exemple l'éducation) -ils adorent l'autorité, ils aimeraient en mettre partout, et dans les variantes non-libérales de conservatisme c'est sur l'autorité exclusive et non sur une quelconque forme de délibération (fût elle limité à une oligarchie parlementaire soi-disant éclairée) que devrait reposer entièrement le pouvoir politique. Cf l'article autorité du Dictionnaire du conservatisme. Et ceci est cohérent car l'autorité est un commandement fondé sur une confiance instinctive, à l'abri de la discussion et de la controverse, puisqu'elle n'est pas fondé sur une argumentation rationnelle.

 

Par ailleurs, même les conservateurs réactionnaires semblent cohérent avec les "classiques" en ce qui concerne leur espèce de pluralisme constitutionnel. Maistre dit par exemple que: « Le despotisme, pour telle est nation, est aussi naturelle, aussi légitime que la démocratie pour telle autre. » (Joseph de Maistre, De la souveraineté du peuple. Un anti-contrat social, 1794, rééd. PUF, 1992, p.109). Or les classiques semblent admettre cette idée étrange qu' "il peut y avoir plusieurs bons choix rationnels et plusieurs régimes politiques légitimes. ». Or il me semble que ce pluralisme découle là aussi d'une racine épistémologique et de la préférence pour l'obéissance aux traditions (qui varient manifestement dans le temps et l'espace) à la réflexion critique.

 

Et enfin, on trouve chez Burke une confusion conceptuelle typiquement conservatrice (d'origine platonicienne) entre la vertu et la liberté: « Qu’est-ce d’ailleurs que la liberté sans la sagesse et sans la vertu ? C’est de tous le pire : car c’est le dérèglement, et le vice, et la démence. » (Edmund Burke, Réflexions sur la Révolution de France, 1791, rééd. « Pluriel », 1989, p.313).

Donc si être libre c'est faire le bien, et que je suis impuissant à le connaître par moi-même, alors il est parfaitement logique que je ne puisse pas me plaindre si je suis né, par exemple, dans la caste des esclaves d'une société admettant quelque chose de ce genre. Ou bien si je suis né femme dans une société où les femmes ne jouissent pas d'une égalité en droits, etc.

 

Évidemment, si je ne veux pas être obligé de "préférer le familier à l'inconnu" (Oakeshott), il n'est que de montrer que la prémisse était fausse. Et en fait elle est complètement intenable, car si je ne suis pas capable de déterminer (au moins en puissance) si la règle héritée est bonne ou mauvaise, autrui n'est pas non plus capable de me prouver qu'elle est bonne, et par suite on ne peut maintenir une règle quelconque que par la violence, puisque elle est arbitraire, dénuée de justification raisonnable. L’anti-rationalisme aboutit au même résultat que le relativisme moral flétrit par les conservateurs: s'il n'y a pas de bien objectif ou s'il n'est pas rationnellement découvrable, l'ordre social n'a pas d'autre loi que celle du plus fort. Il n'y a rien à redire si demain les bolcheviks prennent le pouvoir. Maistre ou Hume sont cohérents avec leurs prémisses lorsqu'ils affirment qu' "Un gouvernement établi possède un avantage infini par cela même qu’il est établi." (David Hume, Essais moraux, politiques et littéraires, et autres essais, PUF, coll. « Perspectives anglo-saxonnes », trad. Gilles Robel, 2001, 874 pages, p.640).

 

Si mon intuition est exacte, ça expliquerait aussi partiellement pourquoi le conservatisme semble, sur le long terme, continuellement obligé de se moderniser (il tend à combattre les innovations qui arrivent et plus celles qui sont déjà à l’œuvre dans la société ou la législation) et d'accepter les évolutions réclamées par les "progressistes" (et en fait tous les non-conservateurs). Comment pourraient-ils accorder de l'importance au fait d'avancer des arguments percutants s'ils pensent que "l'intelligence n'est qu'une petite chose à la surface de nous-mêmes" (Barrès) ? A quoi bon ?

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"There is nothing about conservatism that fundamentally aligns it with the libertarian values of individualism, freedom, equality before the law, free exchange, and peace. The libertarian movement should continue to grow beyond the recent historical anomaly that is fusionism. We have just as much to gain by working with the left as with the right."

 

=> https://www.cato-unbound.org/2013/05/22/liberalism-individualist-worldview

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Il y a 1 heure, Johnathan R. Razorback a dit :

Merci de me mettre au courant du débat du mois chez Cato Unbound. :)C'est toujours intéressant, mais cette fois, j'ai l'impression de voir beaucoup moins de divergences d'opinions que sur d'autres thèmes. J'ai peut-être lu trop vite les essais proposés, je ferai une deuxième passe.

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il y a 22 minutes, Rincevent a dit :

Merci de me mettre au courant du débat du mois chez Cato Unbound. :)C'est toujours intéressant, mais cette fois, j'ai l'impression de voir beaucoup moins de divergences d'opinions que sur d'autres thèmes. J'ai peut-être lu trop vite les essais proposés, je ferai une deuxième passe.

 

En fait le débat date de 2013 ;)

Ruper répond à Jacqueline Otto dans une série de textes: https://www.cato-unbound.org/2013/05/10/clark-ruper/death-fusionism

 

https://www.cato-unbound.org/2013/05/22/liberalism-individualist-worldview

 

https://www.cato-unbound.org/2013/05/29/clark-ruper/libertarianism-radical-centrism

 

Sa thèse est très intéressante et consiste à dire que:

 

-les libertariens se sont approchés des conservateurs dans un contexte historique précis, celui de la Guerre froide et de la menace du communisme*.

-Mais il n'y a pas de convergence de fond entre les principes des libertariens et des conservateurs. D'ailleurs à certains égards les libertariens sont plus proches de la gauche. Des recherches en psychologie tendent à montrer que les libertariens partagent avec les liberals une affinité pour des modes abstraits de raisonnements.

-Le mouvement libertarien est aujourd'hui autonome (institutionnellement notamment) et perdrait en visibilité en cherchant à être une aile du Parti républicain. Il y a déjà 10 à 20 % d'électeurs libertariens qui s'ignorent, et réunir ces gens impliquent de conquérir le centre (car les élections se gagnent au centre), en attirant à la fois une partie de la gauche et une partie de la droite.

 

* Ce qui ressemble beaucoup à la thèse de Guillaume Bernard suivant laquelle en France, les libéraux ont été classé à droite uniquement à cause de la pression des gauches, du sinistrisme et de la guerre froide.

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il y a 6 minutes, Johnathan R. Razorback a dit :

Sa thèse est très intéressante et consiste à dire que:

 

-les libertariens se sont approchés des conservateurs dans un contexte historique précis, celui de la Guerre froide et de la menace du communisme*.

Agree

 

il y a 6 minutes, Johnathan R. Razorback a dit :

-Mais il n'y a pas de convergence de fond entre les principes des libertariens et des conservateurs. D'ailleurs à certains égards les libertariens sont plus proches de la gauche. Des recherches en psychologie tendent à montrer que les libertariens partagent avec les liberals une affinité pour des modes abstraits de raisonnements.

Mais ça, je ne pense pas que ce soit pertinent. D'abord, les principes importent moins que les politiques proposées. D'autre part, le mode de raisonnement lui aussi importe moins que les politiques proposées, au moins pour ce qui est de parler d'alliances politiques.

 

il y a 8 minutes, Johnathan R. Razorback a dit :

-Le mouvement libertarien est aujourd'hui autonome (institutionnellement notamment) et perdrait en visibilité en cherchant à être une aile du Parti républicain. Il y a déjà 10 à 20 % d'électeurs libertariens qui s'ignorent, et réunir ces gens impliquent de conquérir le centre (car les élections se gagnent au centre), en attirant à la fois une partie de la gauche et une partie de la droite.

Bah, ça dépend comment on entend le parti Républicain. Si il a vocation à être un parti doctrinal, c'est vrai ; si il a vocation a être une coalition, c'est faux. Et ça n'empêche en rien de tisser des liens, non pas avec "la" gauche, mais avec les courants de la gauche avec lesquels il est pertinent de travailler. Exactement comme les néoconservateurs (qui sont officiellement au GOP depuis la redéfinition de ce dernier par Reagan) ont toujours su travailler avec les Démocrates, au point où il y a rarement eu candidature plus néoconservatrice que celle de Hillary Clinton.

 

Je n'exclus pas non plus la petite tendance de certains libertariens à avoir un "libertarianisme identitaire", à tenter de créer une #TeamYellow face aux #TeamRed et #TeamBlue pour de sombres raisons de narcissisme et d'incompréhension de ce qu'est une alliance politique (hint : "alliance" et "conversion" sont deux mots différents). ;)

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il y a 33 minutes, Johnathan R. Razorback a dit :

D'ailleurs à certains égards les libertariens sont plus proches de la gauche. Des recherches en psychologie tendent à montrer que les libertariens partagent avec les liberals une affinité pour des modes abstraits de raisonnements.

J'ajoute un commentaire de plus sur cette remarque, dont j'ai l'impression qu'elle est de plus en plus courante chez les libertariens d'outre-Atlantique. Qu'est-ce qui permet de se baser sur ce factoÏde (fort intéressant au demeurant) pour en déduire qu'il faudrait se rapprocher des liberals, au juste ? Depuis quand des processus cognitifs communs sont-ils la justification d'une alliance politique ? Ça peut sembler bénin (à quand un parti des INTP ?), mais pas besoin d'être parano pour y voir une influence supplémentaire de l'identitarisation de la politique : qui est biologiquement comme moi est "naturellement" l'un des miens (ah bon ?), et la politique se réduit à l'affrontement des miens au sens biologique contre les autres, plutôt que celui des intérêts ou des idées (bonjour le tribalisme primitif). Et l'on frise le point Godwin, comme tu l'auras noté.

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57 minutes ago, Rincevent said:

J'ajoute un commentaire de plus sur cette remarque, dont j'ai l'impression qu'elle est de plus en plus courante chez les libertariens d'outre-Atlantique. Qu'est-ce qui permet de se baser sur ce factoÏde (fort intéressant au demeurant) pour en déduire qu'il faudrait se rapprocher des liberals, au juste ? Depuis quand des processus cognitifs communs sont-ils la justification d'une alliance politique ? Ça peut sembler bénin (à quand un parti des INTP ?), mais pas besoin d'être parano pour y voir une influence supplémentaire de l'identitarisation de la politique : qui est biologiquement comme moi est "naturellement" l'un des miens (ah bon ?), et la politique se réduit à l'affrontement des miens au sens biologique contre les autres, plutôt que celui des intérêts ou des idées (bonjour le tribalisme primitif). Et l'on frise le point Godwin, comme tu l'auras noté.

En fait c'est la faute de Haidt et le fait de déduire les inclinaisons politiques de traits de personnalité est typiquement du moral intuitionism (je suis donc surpris que ça soit cité par @Johnathan R. Razorback qui défend il me semble une position méta-éthique toute autre). Par ailleurs Haidt ne dit pas vraiment que les libertariens sont proches des liberals ou des conservateurs mais qu'ils ont un profil particulier qui détruit justement la dichotomie.

 

Quote

Iyer, R., Koleva, S., Graham, J., Ditto, P., & Haidt, J. (2012). Understanding libertarian morality: The psychological dispositions of self-identified libertarians. PloS one, 7(8), e42366.

 

Libertarians are an increasingly prominent ideological group in U.S. politics, yet they have been largely unstudied. Across 16 measures in a large web-based sample that included 11,994 self-identified libertarians, we sought to understand the moral and psychological characteristics of self-described libertarians. Based on an intuitionist view of moral judgment, we focused on the underlying affective and cognitive dispositions that accompany this unique worldview. Compared to self-identified liberals and conservatives, libertarians showed 1) stronger endorsement of individual liberty as their foremost guiding principle, and weaker endorsement of all other moral principles; 2) a relatively cerebral as opposed to emotional cognitive style; and 3) lower interdependence and social relatedness. As predicted by intuitionist theories concerning the origins of moral reasoning, libertarian values showed convergent relationships with libertarian emotional dispositions and social preferences. Our findings add to a growing recognition of the role of personality differences in the organization of political attitudes.

 

[...]

 

Summary

Political and social psychologists often study ideology on a unidimensional liberal-conservative spectrum, but the real world is clearly more complex. As psychologists advance in studying the personality traits associated with liberalism and conservatism, our findings confirm the value of this approach and extend its reach by describing a heretofore-neglected yet politically important group – libertarians. Libertarians have a unique moral-psychological profile, endorsing the principle of liberty as an end and devaluing many of the moral concerns typically endorsed by liberals or conservatives. Although causal conclusions remain beyond our current reach, our findings indicate a robust relationship between libertarian morality, a dispositional lack of emotionality, and a preference for weaker, less-binding social relationships. These findings are consistent with previous research on the dispositional origins of moral judgment. By focusing on one understudied ideological group, the findings provide further evidence concerning the closely intertwined nature of personality, values, and political ideology.

 

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Il y a 2 heures, Rincevent a dit :

J'ajoute un commentaire de plus sur cette remarque, dont j'ai l'impression qu'elle est de plus en plus courante chez les libertariens d'outre-Atlantique. Qu'est-ce qui permet de se baser sur ce factoÏde (fort intéressant au demeurant) pour en déduire qu'il faudrait se rapprocher des liberals, au juste ? Depuis quand des processus cognitifs communs sont-ils la justification d'une alliance politique ? Ça peut sembler bénin (à quand un parti des INTP ?), mais pas besoin d'être parano pour y voir une influence supplémentaire de l'identitarisation de la politique : qui est biologiquement comme moi est "naturellement" l'un des miens (ah bon ?), et la politique se réduit à l'affrontement des miens au sens biologique contre les autres, plutôt que celui des intérêts ou des idées (bonjour le tribalisme primitif). Et l'on frise le point Godwin, comme tu l'auras noté.

 

Je suis d'accord mais si tu lis le texte de Ruper il n'en déduit pas du tout qu'il ne faut pas essayer de travailler ou de passer des alliances à droite. Il écrit que ça tend à prouver que les libertariens sont plus proches de la gauche qu'on ne le croit généralement (justement en raison de l'histoire spécifique des USA, du fusionisme, etc. Mais mutatis mutandis ça marcherait aussi pour le libéralisme français).

Et s'il était exact que les gens qui ont des modes de raisonnements psychologiques similaires se comprennent mieux, alors ça pourrait devenir une bonne raison pour que les libéraux s'adressent prioritairement à la gauche. Du reste ce n'est pas ce que défend Ruper, lui plaide pour un rééquilibrage (après, Ruper est vice-président de Students For Liberty International, et peut-être que quelqu'un comme @PABerryer dirait que le rééquilibrage à gauche de SFL est allé trop loin :D ).

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Il y a 19 heures, Johnathan R. Razorback a dit :

Du reste ce n'est pas ce que défend Ruper, lui plaide pour un rééquilibrage (après, Ruper est vice-président de Students For Liberty International, et peut-être que quelqu'un comme @PABerryer dirait que le rééquilibrage à gauche de SFL est allé trop loin :D ).

D'aucuns parleraient même de déséquilibrage. :lol:

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